Vivant en proximité de quartiers dit « sensibles » mais pour autant bien plus formateurs et instructifs sur ce qu'est la réalité de la vie à nos ages, j'ai grandit tiraillée entre la pression familiale pour la bonne continuité de ma scolarité, et l'appel de la rue.
En 10 ans, je suis passée d'une jeunesse saine et délectable à une vie forcée de jeune femme adulte mais trop rêveuse. Et toujours cette même question, est-ce que je réfléchi trop ?
Je n'ai jamais su me contenter d'un raisonnement basique, sans tentatives de dérapages, dans n'importe quel domaine. Un chef d'œuvre sinon rien ? C'est un fou. Mais moi j'y crois. Je n'ai jamais voulu me satisfaire d'une idée qui n'aurait pas été menée jusqu'à son terme. Tu veux penser ? Alors pense ! Mais penses bien. Voila ce que j'aurai aimé qu'on me dise.
Chaque jour était différent, j'aimais me lever le matin, aller voir les gens, rire de tout et de rien, souvent pour rien. C'était de nos ages. Et puis une pause. Un renfermement. Les premières dérives, les premières désillusions, les premiers vrais chagrins. D'amitié plus que d'amour. Les personnes que j'aime le plus sont également celles à qui je ne pardonne rien. Je me suis alors demandée si le pardon était une solution, si ma nouvelle vision des choses était due à la colère, à la tristesse, à la déception. Voulais-je retrouver des gens qui m'avaient fait du mal ? Pardonner, certes, mais c'est accepter une fois, deux, trois... Je n'ai jamais voulu dépendre des gens.
Il m'a fallu digérer quelques temps, et la raison a pris le dessus. Si le vice devenait l'essence même de l'homme, je devais m'y préparer, me former à la contre-attaque, l'apprivoiser jusqu'à le manier avec délicatesse et subtilité. J'allais devenir plus vicieuse que tous ces vicieux. Dès lors que ce fut clair dans ma tête, le sourire me revint accompagné d'un sentiment d'apaisement presque malsain. Mais la perspective me plaisait !
Je continuai donc de grandir avec ce changement radical de ma considération d'autrui. Ne plus se dévoiler, rester dans le mystère, et avancer.
Toute petite, j'adorais les cours. Avide de découverte, et d'une logique apparemment précoce je faisais la fierté de mes parents. Le lycée fut le virage décisif. J'y trouvai tout le potentiel d'engrenage que l'on peut espérer. Une multitude de personnalités s'offrait à moi. On y trouvait de tout, des hippies, des skateurs, des gothiques, des rebelles, quelques survet' basket nostalgiques, des riches et des plus pauvres.
Mais tous d'origine bien française, au teint blanc cierge. C'est ce qui me marqua le plus et ce dont j'ai toujours eu du mal à m'habituer !
Il me fallait trouver une échappatoire, une issue à ce microcosme devenu trop étouffant.
Etaler ma vie n'était guerre dans mes habitudes, voir les autres s'y intéresser d'un peu trop près non plus. Même si depuis toujours je m'efforçais d'assumer chacun de mes actes, était-ce une raison pour devoir me justifier continuellement ? Je m'éloignais de ces gens inutiles.
Mes moments d'évasion je les passais bercée de rap français à en faire pâlir les culs bénis et autres renfermés, repoussant sans cesse les limites du raisonnable.
La rue m'avait fait peur, la rue m'avait fait rire. La rue m'avait fait m'embrouiller avec pas mal de gens, elle m'avait réconciliée avec d'autres. J'y appris la débrouille, j'y appris le silence, j'y appris la reconnaissance, j'y appris qui étaient vraiment mes gens, ceux là pour moi. Je n'ai pas versée une larme, même dans ces longs moments de solitude auxquels je fus confrontée. Ma niaks fut le seul lien qui me fit rester optimiste. Telle une lueur claire dans mes sombres heures. A tel point que je fini par ne vivre plus que pour elle. Je fume mes joints comme l'on fume une cigarette. Le teint gris, les yeux cernés, les grammes d'euphorie s'amassaient dans mes veines.
Même si à ce jour mes gens de l'époque ne font plus partie de mes fréquentations, je les remercie d'avoir été là, d'être toujours restés positifs et de m'avoir fait rire comme ils l'ont fait, de m'avoir permis d'évoluer d'avantage... même si je n'en étais qu'au début.
La vie est ouf. C'est un fait indéniable. A tel point que je me suis demandée si il n'y avait que moi pour voir tout ce que je pouvais voir au cours de mes nombreuses patrouilles. Des évènements inattendus... toujours plus ou moins absurdes, surprenants, violents, inquiétants, divertissants... Mon refus de stagner aux mêmes endroits m'a permis de découvrir ce que cachait parfois la vie à ceux qui refusent de s'y confronter. J'y vis la misère, j'y vis la luxure, j'y vis la solidarité entre famille désoeuvrées d'un même quartier, j'y vis l'égoïsme des quartiers huppés, j'y vis l'abandon de certains par la société, j'y vis l'horreur, le bonheur, l'aigreur, la sincérité. Ma position m'était parfois insupportable, je ne manquais de rien, j'aurai voulu tout leur donner, mais leurs âmes étaient pourtant plus ensoleillées que la mienne. C'est eux qui me venaient en aide car leur esprit était plus apaisé que le mien. J'ai toujours été la bienvenue, peut être parce que je ne venais rien chercher, et que j'aimais les écouter. Pendant des heures je restai là appréciant les anciens et la sagesse qu'ils dégageaient. J'ai appris beaucoup, j'ai su relativiser. Eux avaient vécu la vraie misère, mes petits soucis n'étaient point grand-chose à côté.